Sur la période finale de la philosophie grecque, 1896
By: Tannery, Paul
Title Sur la période finale de la philosophie grecque
Type Article
Language French
Date 1896
Journal Revue philosophique de la France et de L'Étranger
Volume 42
Pages 266-287
Categories no categories
Author(s) Tannery, Paul
Editor(s)
Translator(s)
Les historiens de la philosophie grecque ont pris, entre autres, deux habitudes : la première est de passer sous silence tout personnage reconnu comme chrétien, quand bien même ses écrits suivraient la tradition des maîtres païens ; la seconde est d'adopter comme limite inférieure la date de la fermeture, par Justinien, de l'école d'Athènes en 529. C'est ainsi qu'Édouard Zeller, pour ne citer que son exemple, ne consacre pas une ligne de son texte à Jean Philopon, dont cependant il invoque assez souvent dans ses notes les commentaires sur Aristote ; c'est ainsi encore qu'il parle de Simplicius avant de raconter l'exode en Perse des philosophes d'Athènes, quoique, avec son exactitude ordinaire, il ait soin de remarquer que les ouvrages les plus importants du dernier diadochos sont postérieurs à 529. Ces indications suffisent à montrer que les deux errements que j'ai signalés et qui, à première vue, ne semblent avoir rien de commun, se rattachent cependant à une même opinion, aussi généralement reçue qu'elle est probablement difficile à ébranler. Cette opinion est que le travail, si considérable pourtant, des commentateurs d'Aristote est, dans l'histoire de la philosophie, tout à fait négligeable vis-à-vis de l'œuvre des néoplatoniciens. Je ne veux nullement contester que le mouvement intellectuel dont on rattache l'origine à Ammonius Saccas soit le seul courant qui, en dehors du christianisme, ait, à cette époque de décadence, persisté avec une réelle originalité, malgré le flot montant d'une nouvelle religion, apportant avec elle d'autres solutions aux problèmes métaphysiques, introduisant d'autres habitudes d'esprit, d'autres modes de raisonnement. Je considère également comme tout à fait rationnel de séparer en principe l'histoire de la philosophie ancienne et celle de la philosophie chrétienne, quoique, à partir du IVᵉ siècle, les représentants de cette dernière aient certainement été à la hauteur de leurs rivaux païens ; les influences réciproques que les uns ont pu exercer sur les autres sont en effet beaucoup trop faibles pour qu'il y ait intérêt à lier intimement l'étude des deux camps ennemis. Il n'y a cependant pas là, évidemment, des raisons suffisantes soit pour négliger l'étude des commentateurs d'Aristote postérieurs à Alexandre d'Aphrodisias, soit pour faire rentrer cette étude dans celle du néoplatonisme, en écartant les chrétiens comme Jean Philopon. L'œuvre de ces commentateurs a en effet une importance historique bien supérieure à celle de l'école de Plotin ; quoique cette dernière n'ait nullement été inconnue des Arabes, ni des scolastiques du Moyen Âge, ses doctrines n'ont plus joué, à partir du VIᵉ siècle de notre ère, qu'un rôle passablement insignifiant, sauf le mouvement factice qui s'est produit un moment en leur faveur à la Renaissance. Depuis lors, l'intérêt qu'elles ont provoqué, notamment dans notre siècle, est d'un ordre purement historique. On doit affirmer au contraire que ce sont les commentateurs anciens d'Aristote qui ont décidé le succès des doctrines de leur maître chez les Arabes et, dès lors, par contre-coup, dans l'Occident latin. D'autre part, un fait méconnu, je crois, jusqu'à présent, mais que je me propose particulièrement de mettre en lumière, à savoir qu'après Ammonius, fils d'Hermias, l'école d'Alexandrie est devenue chrétienne, mais qu'on n'en a pas moins continué à y professer la philosophie aristotélique jusqu'à l'invasion arabe, ce fait, dis-je, avait naturellement amené une adaptation de cette philosophie à une religion monothéiste enseignant la création. Cette circonstance ne laissait pour ainsi dire aucune liberté de choix aux Arabes ; en même temps que les écrits des commentateurs idolâtres ou non, constituant un corps de doctrine complet, ils rencontraient, soit en Égypte, soit chez les Syriaques ou les Arméniens, une tradition vivante pour l'enseignement aristotélique aux fidèles d'une religion tout à fait semblable à la leur. Beaucoup moins originaux, comme penseurs ou comme savants, qu'on l'a supposé sans un examen approfondi, ils ne pouvaient que se mettre à la même école, et ils ne surent guère s'en affranchir. Avant donc les Arabes, avant nos scolastiques de l'Occident latin, les commentateurs grecs d'Aristote ont créé la méthode exégétique, signalé les points de controverse, indiqué des solutions qui se sont perpétuées. Ils n'ont pas été seulement des précurseurs, mais bien de véritables maîtres, dont l'influence a persisté jusqu'au XVIIIᵉ siècle. [introduction p. 266-268]

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Depuis lors, l'int\u00e9r\u00eat qu'elles ont provoqu\u00e9, notamment dans notre si\u00e8cle, est d'un ordre purement historique.\r\n\r\nOn doit affirmer au contraire que ce sont les commentateurs anciens d'Aristote qui ont d\u00e9cid\u00e9 le succ\u00e8s des doctrines de leur ma\u00eetre chez les Arabes et, d\u00e8s lors, par contre-coup, dans l'Occident latin.\r\n\r\nD'autre part, un fait m\u00e9connu, je crois, jusqu'\u00e0 pr\u00e9sent, mais que je me propose particuli\u00e8rement de mettre en lumi\u00e8re, \u00e0 savoir qu'apr\u00e8s Ammonius, fils d'Hermias, l'\u00e9cole d'Alexandrie est devenue chr\u00e9tienne, mais qu'on n'en a pas moins continu\u00e9 \u00e0 y professer la philosophie aristot\u00e9lique jusqu'\u00e0 l'invasion arabe, ce fait, dis-je, avait naturellement amen\u00e9 une adaptation de cette philosophie \u00e0 une religion monoth\u00e9iste enseignant la cr\u00e9ation.\r\n\r\nCette circonstance ne laissait pour ainsi dire aucune libert\u00e9 de choix aux Arabes ; en m\u00eame temps que les \u00e9crits des commentateurs idol\u00e2tres ou non, constituant un corps de doctrine complet, ils rencontraient, soit en \u00c9gypte, soit chez les Syriaques ou les Arm\u00e9niens, une tradition vivante pour l'enseignement aristot\u00e9lique aux fid\u00e8les d'une religion tout \u00e0 fait semblable \u00e0 la leur.\r\n\r\nBeaucoup moins originaux, comme penseurs ou comme savants, qu'on l'a suppos\u00e9 sans un examen approfondi, ils ne pouvaient que se mettre \u00e0 la m\u00eame \u00e9cole, et ils ne surent gu\u00e8re s'en affranchir.\r\n\r\nAvant donc les Arabes, avant nos scolastiques de l'Occident latin, les commentateurs grecs d'Aristote ont cr\u00e9\u00e9 la m\u00e9thode ex\u00e9g\u00e9tique, signal\u00e9 les points de controverse, indiqu\u00e9 des solutions qui se sont perp\u00e9tu\u00e9es. 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By: Tannery, Paul
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Volume 42
Pages 266-287
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Editor(s)
Translator(s)
Les historiens de la philosophie grecque ont pris, entre autres, deux habitudes : la première est de passer sous silence tout personnage reconnu comme chrétien, quand bien même ses écrits suivraient la tradition des maîtres païens ; la seconde est d'adopter comme limite inférieure la date de la fermeture, par Justinien, de l'école d'Athènes en 529.

C'est ainsi qu'Édouard Zeller, pour ne citer que son exemple, ne consacre pas une ligne de son texte à Jean Philopon, dont cependant il invoque assez souvent dans ses notes les commentaires sur Aristote ; c'est ainsi encore qu'il parle de Simplicius avant de raconter l'exode en Perse des philosophes d'Athènes, quoique, avec son exactitude ordinaire, il ait soin de remarquer que les ouvrages les plus importants du dernier diadochos sont postérieurs à 529.

Ces indications suffisent à montrer que les deux errements que j'ai signalés et qui, à première vue, ne semblent avoir rien de commun, se rattachent cependant à une même opinion, aussi généralement reçue qu'elle est probablement difficile à ébranler. Cette opinion est que le travail, si considérable pourtant, des commentateurs d'Aristote est, dans l'histoire de la philosophie, tout à fait négligeable vis-à-vis de l'œuvre des néoplatoniciens.

Je ne veux nullement contester que le mouvement intellectuel dont on rattache l'origine à Ammonius Saccas soit le seul courant qui, en dehors du christianisme, ait, à cette époque de décadence, persisté avec une réelle originalité, malgré le flot montant d'une nouvelle religion, apportant avec elle d'autres solutions aux problèmes métaphysiques, introduisant d'autres habitudes d'esprit, d'autres modes de raisonnement.

Je considère également comme tout à fait rationnel de séparer en principe l'histoire de la philosophie ancienne et celle de la philosophie chrétienne, quoique, à partir du IVᵉ siècle, les représentants de cette dernière aient certainement été à la hauteur de leurs rivaux païens ; les influences réciproques que les uns ont pu exercer sur les autres sont en effet beaucoup trop faibles pour qu'il y ait intérêt à lier intimement l'étude des deux camps ennemis.

Il n'y a cependant pas là, évidemment, des raisons suffisantes soit pour négliger l'étude des commentateurs d'Aristote postérieurs à Alexandre d'Aphrodisias, soit pour faire rentrer cette étude dans celle du néoplatonisme, en écartant les chrétiens comme Jean Philopon.

L'œuvre de ces commentateurs a en effet une importance historique bien supérieure à celle de l'école de Plotin ; quoique cette dernière n'ait nullement été inconnue des Arabes, ni des scolastiques du Moyen Âge, ses doctrines n'ont plus joué, à partir du VIᵉ siècle de notre ère, qu'un rôle passablement insignifiant, sauf le mouvement factice qui s'est produit un moment en leur faveur à la Renaissance. Depuis lors, l'intérêt qu'elles ont provoqué, notamment dans notre siècle, est d'un ordre purement historique.

On doit affirmer au contraire que ce sont les commentateurs anciens d'Aristote qui ont décidé le succès des doctrines de leur maître chez les Arabes et, dès lors, par contre-coup, dans l'Occident latin.

D'autre part, un fait méconnu, je crois, jusqu'à présent, mais que je me propose particulièrement de mettre en lumière, à savoir qu'après Ammonius, fils d'Hermias, l'école d'Alexandrie est devenue chrétienne, mais qu'on n'en a pas moins continué à y professer la philosophie aristotélique jusqu'à l'invasion arabe, ce fait, dis-je, avait naturellement amené une adaptation de cette philosophie à une religion monothéiste enseignant la création.

Cette circonstance ne laissait pour ainsi dire aucune liberté de choix aux Arabes ; en même temps que les écrits des commentateurs idolâtres ou non, constituant un corps de doctrine complet, ils rencontraient, soit en Égypte, soit chez les Syriaques ou les Arméniens, une tradition vivante pour l'enseignement aristotélique aux fidèles d'une religion tout à fait semblable à la leur.

Beaucoup moins originaux, comme penseurs ou comme savants, qu'on l'a supposé sans un examen approfondi, ils ne pouvaient que se mettre à la même école, et ils ne surent guère s'en affranchir.

Avant donc les Arabes, avant nos scolastiques de l'Occident latin, les commentateurs grecs d'Aristote ont créé la méthode exégétique, signalé les points de controverse, indiqué des solutions qui se sont perpétuées. Ils n'ont pas été seulement des précurseurs, mais bien de véritables maîtres, dont l'influence a persisté jusqu'au XVIIIᵉ siècle. [introduction p. 266-268]

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Cette opinion est que le travail, si consid\u00e9rable pourtant, des commentateurs d'Aristote est, dans l'histoire de la philosophie, tout \u00e0 fait n\u00e9gligeable vis-\u00e0-vis de l'\u0153uvre des n\u00e9oplatoniciens.\r\n\r\nJe ne veux nullement contester que le mouvement intellectuel dont on rattache l'origine \u00e0 Ammonius Saccas soit le seul courant qui, en dehors du christianisme, ait, \u00e0 cette \u00e9poque de d\u00e9cadence, persist\u00e9 avec une r\u00e9elle originalit\u00e9, malgr\u00e9 le flot montant d'une nouvelle religion, apportant avec elle d'autres solutions aux probl\u00e8mes m\u00e9taphysiques, introduisant d'autres habitudes d'esprit, d'autres modes de raisonnement.\r\n\r\nJe consid\u00e8re \u00e9galement comme tout \u00e0 fait rationnel de s\u00e9parer en principe l'histoire de la philosophie ancienne et celle de la philosophie chr\u00e9tienne, quoique, \u00e0 partir du IV\u1d49 si\u00e8cle, les repr\u00e9sentants de cette derni\u00e8re aient certainement \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur de leurs rivaux pa\u00efens ; les influences r\u00e9ciproques que les uns ont pu exercer sur les autres sont en effet beaucoup trop faibles pour qu'il y ait int\u00e9r\u00eat \u00e0 lier intimement l'\u00e9tude des deux camps ennemis.\r\n\r\nIl n'y a cependant pas l\u00e0, \u00e9videmment, des raisons suffisantes soit pour n\u00e9gliger l'\u00e9tude des commentateurs d'Aristote post\u00e9rieurs \u00e0 Alexandre d'Aphrodisias, soit pour faire rentrer cette \u00e9tude dans celle du n\u00e9oplatonisme, en \u00e9cartant les chr\u00e9tiens comme Jean Philopon.\r\n\r\nL'\u0153uvre de ces commentateurs a en effet une importance historique bien sup\u00e9rieure \u00e0 celle de l'\u00e9cole de Plotin ; quoique cette derni\u00e8re n'ait nullement \u00e9t\u00e9 inconnue des Arabes, ni des scolastiques du Moyen \u00c2ge, ses doctrines n'ont plus jou\u00e9, \u00e0 partir du VI\u1d49 si\u00e8cle de notre \u00e8re, qu'un r\u00f4le passablement insignifiant, sauf le mouvement factice qui s'est produit un moment en leur faveur \u00e0 la Renaissance. Depuis lors, l'int\u00e9r\u00eat qu'elles ont provoqu\u00e9, notamment dans notre si\u00e8cle, est d'un ordre purement historique.\r\n\r\nOn doit affirmer au contraire que ce sont les commentateurs anciens d'Aristote qui ont d\u00e9cid\u00e9 le succ\u00e8s des doctrines de leur ma\u00eetre chez les Arabes et, d\u00e8s lors, par contre-coup, dans l'Occident latin.\r\n\r\nD'autre part, un fait m\u00e9connu, je crois, jusqu'\u00e0 pr\u00e9sent, mais que je me propose particuli\u00e8rement de mettre en lumi\u00e8re, \u00e0 savoir qu'apr\u00e8s Ammonius, fils d'Hermias, l'\u00e9cole d'Alexandrie est devenue chr\u00e9tienne, mais qu'on n'en a pas moins continu\u00e9 \u00e0 y professer la philosophie aristot\u00e9lique jusqu'\u00e0 l'invasion arabe, ce fait, dis-je, avait naturellement amen\u00e9 une adaptation de cette philosophie \u00e0 une religion monoth\u00e9iste enseignant la cr\u00e9ation.\r\n\r\nCette circonstance ne laissait pour ainsi dire aucune libert\u00e9 de choix aux Arabes ; en m\u00eame temps que les \u00e9crits des commentateurs idol\u00e2tres ou non, constituant un corps de doctrine complet, ils rencontraient, soit en \u00c9gypte, soit chez les Syriaques ou les Arm\u00e9niens, une tradition vivante pour l'enseignement aristot\u00e9lique aux fid\u00e8les d'une religion tout \u00e0 fait semblable \u00e0 la leur.\r\n\r\nBeaucoup moins originaux, comme penseurs ou comme savants, qu'on l'a suppos\u00e9 sans un examen approfondi, ils ne pouvaient que se mettre \u00e0 la m\u00eame \u00e9cole, et ils ne surent gu\u00e8re s'en affranchir.\r\n\r\nAvant donc les Arabes, avant nos scolastiques de l'Occident latin, les commentateurs grecs d'Aristote ont cr\u00e9\u00e9 la m\u00e9thode ex\u00e9g\u00e9tique, signal\u00e9 les points de controverse, indiqu\u00e9 des solutions qui se sont perp\u00e9tu\u00e9es. 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