Les sources gréco-arabes de la théorie médiévale de l'analogie de l'être, 1989
By: de Libera, Alain
Title Les sources gréco-arabes de la théorie médiévale de l'analogie de l'être
Type Article
Language French
Date 1989
Journal Les Études philosophiques
Volume 3
Issue 4
Pages 319-345
Categories no categories
Author(s) de Libera, Alain
Editor(s)
Translator(s)
C'est ici le lieu de revenir sur le concept de denominatio. Dans les versions latines d'Aristote, le mot denominativa désigne, on l'a dit, les « paronymes », c'est-à-dire ces « réalités qui, tout en différant d'une autre (réalité) par la désinence de leur nom, ont une appellation conforme au nom (de cette autre réalité) ». Chez Maître Eckhart, la notion de « prédication dénominative », empruntée à la Logica d'Avicenne (chap. 3, Venise, 1508, fol. 3 vb), rejoint la notion boécienne de praedicatio des accidentia secundum rem (De Trinitate, chap. 4), exprimant un aspect de la déficience ontologique constitutive de l’étant créé comme tel. Pour lui, dire que « les neuf catégories sont prédiquées dénominativement de la substance » (novem praedicamenta accidentium praedicantur denominative de substantia) signifie que tout étant créé est un dénominatif, c'est-à-dire un étant-ceci ou cela (ens hoc et hoc), et qu'aucun étant-ceci n'est en tant que ceci : tout « ceci » ajouté à la substance est l'expression de la défaillance (casus, πτῶσις) qui accidente le créé. C'est dans cette tradition complexe, à la fois liée à la théorie averroïste de l'accident et aux théories avicennienne (ontologique) et boécienne (théologique) de la prédication—et non à la théorie de l’analogie selon Simplicius—que se situe le célèbre passage d’In Exodum, où le Thuringien expose sa théorie des catégories, qu'on peut résumer ainsi : Les dix catégories ne sont pas les dix premiers étants (decem prima entia), mais les dix genres premiers des étants (decem prima entium genera). Il n'y a qu'un étant, la substance ; les autres réalités ne sont pas « étant » (ens), mais « de ou à l’étant » (entis), c’est-à-dire « étant seulement par analogie au seul étant au sens absolu, la substance, comme en témoigne la Métaphysique, livre VII ». Les neuf prédicaments de l’accident ne sont donc pas des étants « au cas régime » (entia in recto), mais des étants au « cas oblique » (in obliquo). C'est en ce sens « oblique » que l’urine est dite « saine », non par la santé « formellement inhérente », « mais seulement par analogie et renvoi extrinsèque à la santé elle-même, qui au sens propre et formel se trouve seulement dans l’animal » (non sanitate formaliter inhaerente, sed sola analogia et respectu ad ipsam sanitatem extra, quae proprie formaliter est in ipso animali). C’est également en ce sens que le vin est dit « être dans l’enseigne », signifiant qu’il se trouve dans la taverne et la bouteille. Telle est donc la théorie dont Nicolas prétend trouver les contours généraux, ou plus exactement l’instrumentation conceptuelle, chez Simplicius. Certes, il n'en laisse pas l’application métaphysique au commentateur lui-même—ce en quoi il a raison—mais il a tort lorsqu'il lui prête une formulation de l’analogia attributionis, qu'il ne pouvait lire que chez Dietrich de Freiberg et Eckhart. On peut spéculer à loisir sur une telle absence d'acribie. Mais n'est-ce pas Albert le Grand lui-même qui en inaugure le principe lorsque, dans sa dernière œuvre, la Summa theologiae, il prête à Proclus une distinction entre quatre types de « prédication commune » : une selon l’univocité stricte, trois selon l’analogie—un véritable montage qui, à partir de certaines expressions de Proclus sur le caractère salvifique du bien (« le bien est ce qui sauve tous les êtres et devient ainsi le terme de leur tendance »), lui permet de retrouver en fait l’interprétation averroïste de la triade porphyrienne des homonymes κατὰ διάνοιαν. Plutôt que d’incriminer les légèretés ou les insuffisances de la doxographie médiévale, nous préférons voir là le témoignage de la puissance d'assimilation et de la productivité de la grille de lecture originairement imposée par Porphyre aux textes d’Aristote. L’histoire des sources gréco-arabes de la théorie médiévale de l’analogie est celle d’un invariant structurel grec et de ses remplissements arabes, qui, pour finir, retrouve d’autres Grecs traduits par Guillaume de Moerbeke. C’est l’histoire d’une dérive péripatéticienne de l’aristotélisme qui commence chez Porphyre et s’achève dans le néoplatonisme. La production médiévale de l’analogie n’est pas seulement une « replatonisation » d’Aristote, c’est aussi la marque de l’affinité structurelle qui lie entre elles toutes les formes de néoplatonisme. Plus décisif encore, elle procède moins d’un rapprochement des πρός ἕν λεγόμενα avec les synonymes que d’une substitution des πρός ἕν λεγόμενα aux paronymes. Reconduite à ses sources gréco-arabes, l’analogie apparaît ainsi avant tout comme la théorie d’une transsumption catégorielle archi-fondatrice : celle qui articule toute pensée du rapport entre la substance et l’accident. [conclusion p. 343-345]

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Pour lui, dire que \u00ab les neuf cat\u00e9gories sont pr\u00e9diqu\u00e9es d\u00e9nominativement de la substance \u00bb (novem praedicamenta accidentium praedicantur denominative de substantia) signifie que tout \u00e9tant cr\u00e9\u00e9 est un d\u00e9nominatif, c'est-\u00e0-dire un \u00e9tant-ceci ou cela (ens hoc et hoc), et qu'aucun \u00e9tant-ceci n'est en tant que ceci : tout \u00ab ceci \u00bb ajout\u00e9 \u00e0 la substance est l'expression de la d\u00e9faillance (casus, \u03c0\u03c4\u1ff6\u03c3\u03b9\u03c2) qui accidente le cr\u00e9\u00e9.\r\n\r\nC'est dans cette tradition complexe, \u00e0 la fois li\u00e9e \u00e0 la th\u00e9orie averro\u00efste de l'accident et aux th\u00e9ories avicennienne (ontologique) et bo\u00e9cienne (th\u00e9ologique) de la pr\u00e9dication\u2014et non \u00e0 la th\u00e9orie de l\u2019analogie selon Simplicius\u2014que se situe le c\u00e9l\u00e8bre passage d\u2019In Exodum, o\u00f9 le Thuringien expose sa th\u00e9orie des cat\u00e9gories, qu'on peut r\u00e9sumer ainsi :\r\n\r\n Les dix cat\u00e9gories ne sont pas les dix premiers \u00e9tants (decem prima entia), mais les dix genres premiers des \u00e9tants (decem prima entium genera).\r\n Il n'y a qu'un \u00e9tant, la substance ; les autres r\u00e9alit\u00e9s ne sont pas \u00ab \u00e9tant \u00bb (ens), mais \u00ab de ou \u00e0 l\u2019\u00e9tant \u00bb (entis), c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab \u00e9tant seulement par analogie au seul \u00e9tant au sens absolu, la substance, comme en t\u00e9moigne la M\u00e9taphysique, livre VII \u00bb.\r\n Les neuf pr\u00e9dicaments de l\u2019accident ne sont donc pas des \u00e9tants \u00ab au cas r\u00e9gime \u00bb (entia in recto), mais des \u00e9tants au \u00ab cas oblique \u00bb (in obliquo).\r\n C'est en ce sens \u00ab oblique \u00bb que l\u2019urine est dite \u00ab saine \u00bb, non par la sant\u00e9 \u00ab formellement inh\u00e9rente \u00bb, \u00ab mais seulement par analogie et renvoi extrins\u00e8que \u00e0 la sant\u00e9 elle-m\u00eame, qui au sens propre et formel se trouve seulement dans l\u2019animal \u00bb (non sanitate formaliter inhaerente, sed sola analogia et respectu ad ipsam sanitatem extra, quae proprie formaliter est in ipso animali).\r\n C\u2019est \u00e9galement en ce sens que le vin est dit \u00ab \u00eatre dans l\u2019enseigne \u00bb, signifiant qu\u2019il se trouve dans la taverne et la bouteille.\r\n\r\nTelle est donc la th\u00e9orie dont Nicolas pr\u00e9tend trouver les contours g\u00e9n\u00e9raux, ou plus exactement l\u2019instrumentation conceptuelle, chez Simplicius. 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C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une d\u00e9rive p\u00e9ripat\u00e9ticienne de l\u2019aristot\u00e9lisme qui commence chez Porphyre et s\u2019ach\u00e8ve dans le n\u00e9oplatonisme. La production m\u00e9di\u00e9vale de l\u2019analogie n\u2019est pas seulement une \u00ab replatonisation \u00bb d\u2019Aristote, c\u2019est aussi la marque de l\u2019affinit\u00e9 structurelle qui lie entre elles toutes les formes de n\u00e9oplatonisme. 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Les sources gréco-arabes de la théorie médiévale de l'analogie de l'être, 1989
By: de Libera, Alain
Title Les sources gréco-arabes de la théorie médiévale de l'analogie de l'être
Type Article
Language French
Date 1989
Journal Les Études philosophiques
Volume 3
Issue 4
Pages 319-345
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Author(s) de Libera, Alain
Editor(s)
Translator(s)
C'est ici le lieu de revenir sur le concept de denominatio. Dans les versions latines d'Aristote, le mot denominativa désigne, on l'a dit, les « paronymes », c'est-à-dire ces « réalités qui, tout en différant d'une autre (réalité) par la désinence de leur nom, ont une appellation conforme au nom (de cette autre réalité) ».

Chez Maître Eckhart, la notion de « prédication dénominative », empruntée à la Logica d'Avicenne (chap. 3, Venise, 1508, fol. 3 vb), rejoint la notion boécienne de praedicatio des accidentia secundum rem (De Trinitate, chap. 4), exprimant un aspect de la déficience ontologique constitutive de l’étant créé comme tel. Pour lui, dire que « les neuf catégories sont prédiquées dénominativement de la substance » (novem praedicamenta accidentium praedicantur denominative de substantia) signifie que tout étant créé est un dénominatif, c'est-à-dire un étant-ceci ou cela (ens hoc et hoc), et qu'aucun étant-ceci n'est en tant que ceci : tout « ceci » ajouté à la substance est l'expression de la défaillance (casus, πτῶσις) qui accidente le créé.

C'est dans cette tradition complexe, à la fois liée à la théorie averroïste de l'accident et aux théories avicennienne (ontologique) et boécienne (théologique) de la prédication—et non à la théorie de l’analogie selon Simplicius—que se situe le célèbre passage d’In Exodum, où le Thuringien expose sa théorie des catégories, qu'on peut résumer ainsi :

    Les dix catégories ne sont pas les dix premiers étants (decem prima entia), mais les dix genres premiers des étants (decem prima entium genera).
    Il n'y a qu'un étant, la substance ; les autres réalités ne sont pas « étant » (ens), mais « de ou à l’étant » (entis), c’est-à-dire « étant seulement par analogie au seul étant au sens absolu, la substance, comme en témoigne la Métaphysique, livre VII ».
    Les neuf prédicaments de l’accident ne sont donc pas des étants « au cas régime » (entia in recto), mais des étants au « cas oblique » (in obliquo).
    C'est en ce sens « oblique » que l’urine est dite « saine », non par la santé « formellement inhérente », « mais seulement par analogie et renvoi extrinsèque à la santé elle-même, qui au sens propre et formel se trouve seulement dans l’animal » (non sanitate formaliter inhaerente, sed sola analogia et respectu ad ipsam sanitatem extra, quae proprie formaliter est in ipso animali).
    C’est également en ce sens que le vin est dit « être dans l’enseigne », signifiant qu’il se trouve dans la taverne et la bouteille.

Telle est donc la théorie dont Nicolas prétend trouver les contours généraux, ou plus exactement l’instrumentation conceptuelle, chez Simplicius. Certes, il n'en laisse pas l’application métaphysique au commentateur lui-même—ce en quoi il a raison—mais il a tort lorsqu'il lui prête une formulation de l’analogia attributionis, qu'il ne pouvait lire que chez Dietrich de Freiberg et Eckhart.

On peut spéculer à loisir sur une telle absence d'acribie. Mais n'est-ce pas Albert le Grand lui-même qui en inaugure le principe lorsque, dans sa dernière œuvre, la Summa theologiae, il prête à Proclus une distinction entre quatre types de « prédication commune » : une selon l’univocité stricte, trois selon l’analogie—un véritable montage qui, à partir de certaines expressions de Proclus sur le caractère salvifique du bien (« le bien est ce qui sauve tous les êtres et devient ainsi le terme de leur tendance »), lui permet de retrouver en fait l’interprétation averroïste de la triade porphyrienne des homonymes κατὰ διάνοιαν.

Plutôt que d’incriminer les légèretés ou les insuffisances de la doxographie médiévale, nous préférons voir là le témoignage de la puissance d'assimilation et de la productivité de la grille de lecture originairement imposée par Porphyre aux textes d’Aristote.

L’histoire des sources gréco-arabes de la théorie médiévale de l’analogie est celle d’un invariant structurel grec et de ses remplissements arabes, qui, pour finir, retrouve d’autres Grecs traduits par Guillaume de Moerbeke. C’est l’histoire d’une dérive péripatéticienne de l’aristotélisme qui commence chez Porphyre et s’achève dans le néoplatonisme. La production médiévale de l’analogie n’est pas seulement une « replatonisation » d’Aristote, c’est aussi la marque de l’affinité structurelle qui lie entre elles toutes les formes de néoplatonisme. Plus décisif encore, elle procède moins d’un rapprochement des πρός ἕν λεγόμενα avec les synonymes que d’une substitution des πρός ἕν λεγόμενα aux paronymes.

Reconduite à ses sources gréco-arabes, l’analogie apparaît ainsi avant tout comme la théorie d’une transsumption catégorielle archi-fondatrice : celle qui articule toute pensée du rapport entre la substance et l’accident. [conclusion p. 343-345]

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Pour lui, dire que \u00ab les neuf cat\u00e9gories sont pr\u00e9diqu\u00e9es d\u00e9nominativement de la substance \u00bb (novem praedicamenta accidentium praedicantur denominative de substantia) signifie que tout \u00e9tant cr\u00e9\u00e9 est un d\u00e9nominatif, c'est-\u00e0-dire un \u00e9tant-ceci ou cela (ens hoc et hoc), et qu'aucun \u00e9tant-ceci n'est en tant que ceci : tout \u00ab ceci \u00bb ajout\u00e9 \u00e0 la substance est l'expression de la d\u00e9faillance (casus, \u03c0\u03c4\u1ff6\u03c3\u03b9\u03c2) qui accidente le cr\u00e9\u00e9.\r\n\r\nC'est dans cette tradition complexe, \u00e0 la fois li\u00e9e \u00e0 la th\u00e9orie averro\u00efste de l'accident et aux th\u00e9ories avicennienne (ontologique) et bo\u00e9cienne (th\u00e9ologique) de la pr\u00e9dication\u2014et non \u00e0 la th\u00e9orie de l\u2019analogie selon Simplicius\u2014que se situe le c\u00e9l\u00e8bre passage d\u2019In Exodum, o\u00f9 le Thuringien expose sa th\u00e9orie des cat\u00e9gories, qu'on peut r\u00e9sumer ainsi :\r\n\r\n Les dix cat\u00e9gories ne sont pas les dix premiers \u00e9tants (decem prima entia), mais les dix genres premiers des \u00e9tants (decem prima entium genera).\r\n Il n'y a qu'un \u00e9tant, la substance ; les autres r\u00e9alit\u00e9s ne sont pas \u00ab \u00e9tant \u00bb (ens), mais \u00ab de ou \u00e0 l\u2019\u00e9tant \u00bb (entis), c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab \u00e9tant seulement par analogie au seul \u00e9tant au sens absolu, la substance, comme en t\u00e9moigne la M\u00e9taphysique, livre VII \u00bb.\r\n Les neuf pr\u00e9dicaments de l\u2019accident ne sont donc pas des \u00e9tants \u00ab au cas r\u00e9gime \u00bb (entia in recto), mais des \u00e9tants au \u00ab cas oblique \u00bb (in obliquo).\r\n C'est en ce sens \u00ab oblique \u00bb que l\u2019urine est dite \u00ab saine \u00bb, non par la sant\u00e9 \u00ab formellement inh\u00e9rente \u00bb, \u00ab mais seulement par analogie et renvoi extrins\u00e8que \u00e0 la sant\u00e9 elle-m\u00eame, qui au sens propre et formel se trouve seulement dans l\u2019animal \u00bb (non sanitate formaliter inhaerente, sed sola analogia et respectu ad ipsam sanitatem extra, quae proprie formaliter est in ipso animali).\r\n C\u2019est \u00e9galement en ce sens que le vin est dit \u00ab \u00eatre dans l\u2019enseigne \u00bb, signifiant qu\u2019il se trouve dans la taverne et la bouteille.\r\n\r\nTelle est donc la th\u00e9orie dont Nicolas pr\u00e9tend trouver les contours g\u00e9n\u00e9raux, ou plus exactement l\u2019instrumentation conceptuelle, chez Simplicius. Certes, il n'en laisse pas l\u2019application m\u00e9taphysique au commentateur lui-m\u00eame\u2014ce en quoi il a raison\u2014mais il a tort lorsqu'il lui pr\u00eate une formulation de l\u2019analogia attributionis, qu'il ne pouvait lire que chez Dietrich de Freiberg et Eckhart.\r\n\r\nOn peut sp\u00e9culer \u00e0 loisir sur une telle absence d'acribie. Mais n'est-ce pas Albert le Grand lui-m\u00eame qui en inaugure le principe lorsque, dans sa derni\u00e8re \u0153uvre, la Summa theologiae, il pr\u00eate \u00e0 Proclus une distinction entre quatre types de \u00ab pr\u00e9dication commune \u00bb : une selon l\u2019univocit\u00e9 stricte, trois selon l\u2019analogie\u2014un v\u00e9ritable montage qui, \u00e0 partir de certaines expressions de Proclus sur le caract\u00e8re salvifique du bien (\u00ab le bien est ce qui sauve tous les \u00eatres et devient ainsi le terme de leur tendance \u00bb), lui permet de retrouver en fait l\u2019interpr\u00e9tation averro\u00efste de la triade porphyrienne des homonymes \u03ba\u03b1\u03c4\u1f70 \u03b4\u03b9\u03ac\u03bd\u03bf\u03b9\u03b1\u03bd.\r\n\r\nPlut\u00f4t que d\u2019incriminer les l\u00e9g\u00e8ret\u00e9s ou les insuffisances de la doxographie m\u00e9di\u00e9vale, nous pr\u00e9f\u00e9rons voir l\u00e0 le t\u00e9moignage de la puissance d'assimilation et de la productivit\u00e9 de la grille de lecture originairement impos\u00e9e par Porphyre aux textes d\u2019Aristote.\r\n\r\nL\u2019histoire des sources gr\u00e9co-arabes de la th\u00e9orie m\u00e9di\u00e9vale de l\u2019analogie est celle d\u2019un invariant structurel grec et de ses remplissements arabes, qui, pour finir, retrouve d\u2019autres Grecs traduits par Guillaume de Moerbeke. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une d\u00e9rive p\u00e9ripat\u00e9ticienne de l\u2019aristot\u00e9lisme qui commence chez Porphyre et s\u2019ach\u00e8ve dans le n\u00e9oplatonisme. La production m\u00e9di\u00e9vale de l\u2019analogie n\u2019est pas seulement une \u00ab replatonisation \u00bb d\u2019Aristote, c\u2019est aussi la marque de l\u2019affinit\u00e9 structurelle qui lie entre elles toutes les formes de n\u00e9oplatonisme. Plus d\u00e9cisif encore, elle proc\u00e8de moins d\u2019un rapprochement des \u03c0\u03c1\u03cc\u03c2 \u1f15\u03bd \u03bb\u03b5\u03b3\u03cc\u03bc\u03b5\u03bd\u03b1 avec les synonymes que d\u2019une substitution des \u03c0\u03c1\u03cc\u03c2 \u1f15\u03bd \u03bb\u03b5\u03b3\u03cc\u03bc\u03b5\u03bd\u03b1 aux paronymes.\r\n\r\nReconduite \u00e0 ses sources gr\u00e9co-arabes, l\u2019analogie appara\u00eet ainsi avant tout comme la th\u00e9orie d\u2019une transsumption cat\u00e9gorielle archi-fondatrice : celle qui articule toute pens\u00e9e du rapport entre la substance et l\u2019accident. [conclusion p. 343-345]","btype":3,"date":"1989","language":"French","online_url":"","online_resources":"https:\/\/uni-koeln.sciebo.de\/s\/FAqS35nEd0udN0w","doi_url":null,"categories":[],"authors":[{"id":85,"full_name":"De Libera, Alain","role":{"id":1,"role_name":"author"}}],"book":null,"booksection":null,"article":{"id":1296,"journal_id":null,"journal_name":"Les \u00c9tudes philosophiques","volume":"3","issue":"4","pages":"319-345"}},"sort":["Les sources gr\u00e9co-arabes de la th\u00e9orie m\u00e9di\u00e9vale de l'analogie de l'\u00eatre"]}

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